Interview : Tabas – artiste France
Parle-nous un peu de ton parcours…
Je suis né au milieu des années 70. J’ai vécu en banlieue parisienne jusqu’à mon adolescence. Ensuite à Annecy… pour finir à Marseille où je vis et travaille actuellement.
Quant à ma formation, j’ai passé un Bac Biologie-Mathématiques. Je ne me voyais pas vraiment continuer dans une voie scientifique. Le graffiti début 90 a été un grosse claque en cours de route, qui m’a fait dévier. Finalement, avec un BTS expression visuelle en poche, j’ai bossé dans un studio graphique marseillais renommé avant de me mettre rapidement en free lance… C’est ma dixième année en tant qu’indépendant.
Tu faisais du graffiti avant, l’illustration et le graphisme maintenant… c’est une suite logique ou pas ? La rue est une bonne école ?
Je ne sais pas s’il y a une logique dans tout ça. Il y a un enthousiasme des médias sur le graffiti, c’est tout. Vandales hier, artistes aujourd’hui. J’ai constaté que tous les graffeurs ne sont pas forcément devenus graphistes et heureusement. Certains sont devenus avocats, pharmaciens, ou boulangers etc…
Je me souviens que petit, comme tout le monde, mes parents me demandaient ce que je voulais faire comme métier. Je n’ai jamais vraiment su. Je n’ai jamais vraiment dessiné non plus. Par contre, j’ai toujours adoré les décharges, les friches et les terrains vagues. Je passais plus de temps à construire des machins avec les emballages en carton, qu’avec les jouets à Noël.
Ce que je ne savais pas, c’est que c’était la base de mon futur métier.
Le graffiti et le milieu urbain en général ont été une bonne école. J’y ai appris sûrement davantage sur la communication que pendant ma formation. Devant une ville remplie de tags, avant de marquer mon nom, j’ai appris comment le placer pour qu’il soit le plus visible possible. Aujourd’hui, je ne fais qu’appliquer dans mon travail quotidien les mêmes principes pour mes projets et ceux de mes clients … A l’époque, il y avait des photos argentiques, je prenais mes peintures pour garder une trace, et pour finir les pellicules, je shootais ce qu’il y avait autour de moi. A force, les photos de mon environnement ont commencé à être plus nombreuses sur les pellicules que mes propres peintures. Aujourd’hui, j’adapte la technique aux supports que j’utilise, tout a évolué. Je travaille maintenant avec des procédés industriels de reproduction, c’est plus puissant qu’un fat cap
.
En 2000 tu as créé ton studio, c’était une étape nécessaire pour toi ? Tu n’as jamais pensé ou voulu intégrer une agence ? Tu penses que ça briderait ta créativité ? Tu te sens plus libre, plus créatif en freelance ?
Comme je le disais au dessus, j’ai commencé par travailler en agence pour comprendre. Je me suis vite fatigué à force de me faire exploiter, et sans privilégier la recherche et la qualité. Une agence vise la rentabilité à court terme. Employé à l’époque et alors qu’il n’ y avait pas de travail depuis quelques jours, je m’occupais comme je pouvais pour rejoindre la délivrance
de 19h00. Le patron (qui avait mon âge), m’a dit un jour : « Je ne te paye pas pour faire tes petits dessins ». Un autre jour, un client m’a demandé si on me payait pour faire ça… Aujourd’hui je pense que c’était une perte de temps !
J’aime l’idée de concilier travail et plaisir, c’est dans ce sens que j’obtiens le meilleur résultat. Ma seule liberté est celle de pouvoir
dire « non », je ne pourrais pas avoir cette liberté là dans un travail de salarié. De plus, je ne suis pas forcément créatif selon des horaires de bureau. Je travaille tout le temps, même si j’essaye aujourd’hui de considérer mon hobby comme un travail, afin de protéger ma vie de famille.
Comment juges-tu ton évolution graphique depuis tes débuts ? Tes influences viennent principalement de la rue et de la vie quotidienne ?
Comme tous les étudiants, pour apprendre, j’ai commencé par imiter mes pairs, à l’époque il y avait notamment Brody Carson… J’ai essayé, à force de multiples influences et expériences, de construire une expression et une réflexion plus personnelle. Mes influences actuelles sont plutôt liées à ma vie quotidienne. Je voyage le plus souvent possible pour enrichir tout ça. La recherche et la réflexion prennent de plus en plus de place avec le temps.
La journée travail type de Tabas : s’il y en a une…
C’est assez variable. Si je devais en décrire une… Je m’agrippe à mon lit le plus possible, jus de fruit rapide puis dépose en vélo à 50 mètres, à 8h20, de mon petit chéri à l’école. 50 mètres plus loin, arrivée à mon atelier. Une bise à Julie qui partage mon bureau… Emails en tous genres. Et consultation du planning pour savoir ce qu’il y a à faire. A partir de là c’est assez free style, je n’ai pas vraiment de règle. Généralement, il y a pas mal de dessins à la main avec un stylo paper mat noir, des coups de téléphone, des photos des trucs faits à la main, de la musique dans mes oreilles. Pause déjeuner vers 13h00.
Le freestyle continue jusqu’à 19h00 environ. Ces journées sont parfois ponctuées de RDV divers et variés. Si je ne suis pas en production, ce qui est pourtant assez récurent, j’essaie de me déplacer dés que c’est possible. Une grosse partie de mon temps est réservée à la réflexion et à la documentation globale sur chaque projet. La production prend de moins en moins d’importance. Je souhaite qu’elle soit la plus rapide possible pour ce qui est fait à l’ordinateur, rester assis est assez lassant et je m’ennuie assez vite.
Ton logo est un détournement de celui des tabacs et tu as pas mal travaillé autour de la clope…y a-t-il une raison particulière ?
Je dirais que 2 yeux valent mieux que 6 clopes… Non, je déconne. Pas de raison particulière. Je ne fume pas. Le logo losange rouge, des débits de tabac s’appelle en fait une carotte. C’est assez symbolique… Le nom Tabas vient d’une expression qu’on utilise tous les jours « ça tabasse». Ensuite tout ça s’est construit autour. Les clopes font partie de mon univers quotidien.
Beaucoup de graphistes sont addicts du café-clope. Et puis on trouve les mégots partout dans la rue. J’ai commencé à coller des clopes dans la rue suite à la loi Evin.
Travailler sur la communication du festival Marsatac c’est une sacrée opportunité non ? Tu t’es éclaté à chaque fois sur ce projet ?
Oui, c’est devenu une référence, mon travail est lié depuis longtemps à l’univers urbain, musical, et à Marseille. Devant des difficultés budgétaires, au départ la base de mon travail, a été de demander une certaine « carte blanche ».
L’invasion de Marseille par les gros monstres a été remarquée. D’autres éditions sûrement moins mais j’essaye de ne pas appliquer une formule toute faite. Je me remets en question dès que possible. Cela rend l’exercice difficile en essayant de garder une certaine cohérence, pour l’identité du festival, je vaux conserver une échelle humaine.
Mais Marsatac, n’a pas toujours été ce qu’il est devenu aujourd’hui. Les contraintes ne sont pas les mêmes que lorsque j’ai commencé la communication pour 5 000 personnes et une ambition de 30 000 personnes aujourd’hui. Pour les organisateurs, les problèmes de lieux pour installer un tel évènement restent récurrents devant une mauvaise foie reconnue de la ville.
Les gens sur le terrain avaient été aussi très étonnés par le flyer « emballage de pomme » même si cela reste anecdotique. Malgré la difficulté pour la mise en place, 14 000 pommes emballées ne permettent de toucher que des prescripteurs et pas le nombre.
Je suis assez fier que le festival ait pu déplacer 25 000 personnes, avec pour la communication, un visuel « affiche blanche ». Réaliser une affiche sans visuel dans un projet de commande est assez culoté, et je sais aussi que monter un tel évènement n’est pas chose facile… Pour ma part, j’essaye de défendre ma place d’artiste visuel au même titre qu’un artiste sonore de l’évènement. Je trouve qu’il y a des différences évidentes. Bowie a dit qu’a un moment où il a du choisir de continuer musique ou peinture dans sa carrière, la musique l’avait emporté car
elle rapportait davantage.
Tu es très attachée à Marseille n’est-ce pas ? Tu as choisi d’y rester et de ne pas t’installer dans la capitale par exemple… c’est aussi une source d’inspiration la cité phocéenne ?
Marseille, on aime ou on déteste. C’est ce qui me plait. L’identité Marseillaise est très forte, « fiers d’être marseillais ! » et en même temps les gens ne respectent pas leur propre ville. C’est assez paradoxal. Je me suis demandé pendant longtemps si je restais, ou si je partais. Aujourd’hui je sais que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin. Marseille est devenue mon QG, je préfère habiter sous le soleil plutôt qu’ailleurs. La ville est en mutation lente, et il reste toujours plus de « liberté » et de qualité de vie qu’à Paris. Je n’aurais certainement pas pu faire la même chose dans la capitale, (car je suis minuscule ahaha !!) Ici, tout le monde connaît la sardine qui a bouché le port. On en fait des tonnes. Je me sers de ce bouche à oreille. Cela permet de rester créatif avec deux bouts de ficelles, le reste ce sont les gens qui le font. Les marseillais sont moins stressés qu’à Paris, c’est agréable. Un été, il y avait un buzz autour d’une panthère noire dans les calanques, la battue de 150 hommes qui s’organisait a été annulée car on s’est rendu compte que ce n’était qu’un gros chat.
C’est donc important de bosser sur des projets locaux et en même temps de voir autre chose avec le national et l’international je suppose… ?
Je suis curieux. Je veux voir plus loin. Je me sens en décalage avec le milieu local. Pour le moment, j’essaye de trouver un équilibre. Les deux sont intéressants pour des raisons très différentes. J’essaie surtout de trouver des projets rémunérateurs pour me permettre d’avoir du temps et continuer à produire ce qui me tient à coeur, local ou non. J’ai cru pendant
longtemps pouvoir trouver la liberté nécessaire dans la commande, mais c’est beaucoup d’énergie pour un résultat souvent décevant. Je refuse de plus en plus d’être consensuel, car le résultat n’est bon, ni pour le commanditaire, ni pour le projet, ni pour moi même.
Depuis peu tout se mélange, perso, commande, local, international, privé, professionnel, je n’ai pas encore eu le recul nécessaire pour me faire un avis. Cela devient compliqué, je m’y perds quelques fois. J’essaye d’être moi même. Liberté et financier sont souvent inconciliables mais je tends pourtant vers cela. L’idéal, ce sera le jour où je deviendrai mon propre client.
Tu arrives à trouver le temps pour les projets persos ?
Justement c’est le problème. J’ai fait pas mal de commandes et j’ai besoin de prendre un peu de temps pour digérer. Pour le moment tout se mélange, on me propose des cartes blanches en tant qu’artiste dans des directions différentes. Pour ce qui est des projets persos, la priorité est d’avoir quelque chose à raconter. Je ne veux pas me répéter, ou construire des images sans contenu qui ne font qu’alimenter le flot continu qu’on voit passer. Il faut du temps pour construire cela, pour que ça ait du goût. Donc je prends mon temps…
Quel regard portes-tu sur le graphisme français aujourd’hui ?
J’ai vu des petits commerces à Barcelone par exemple, avec un logo et une charte graphique dignes de ce nom. Je préfère ne pas décrire celui de mon boucher du coin, je pense que c’est lui qui l’a fait. Chacun son métier. Je ne me permettrais pas de lui expliquer comment on prépare un steak. Je pense que nous avons en France beaucoup de gens qui font de belles choses,
mais ici, tout le monde est graphiste à commencer par mes propres clients, et l’intelligencia graphique française se prend souvent trop au sérieux.
Je trouve que tout le monde s’épie, se copie, se jalouse, c’est fatiguant. Je préfère ne pas m’en mêler, j’ai l’impression de ne plus être graphiste finalement.
Tu travailles sur quoi en ce moment ? Un secteur dans lequel tu aimerais faire davantage de choses ?
En ce moment, mis à part des commandes pour des agences, je n’ai pas eu de temps pour d’autres projets plus personnels. J’ai passé pas mal de temps à produire derrière un écran sans pouvoir observer directement le résultat de mon travail sur les gens comme peuvent le faire les Vj’s. Ma réflexion va maintenant vers le public. Il y a un mois, j’ai participé à une expo collective devant la mairie, avec un pseudo vernissage voulant se donner une bonne conscience culturelle en vue de la capitale européenne 2013. Le maire est venu faire un discours sans contenu, sous les applaudissements des costards-cravates, sans se préoccuper du travail exposé ni même de ceux qui étaient derrière. Tout ce beau monde n’était intéressé que par la nourriture avec un verre à la main. La nourriture est un secteur qui touche tout le monde. Ça m’intéresse. Nourrir les yeux et le ventre afin de toucher l’esprit. Je commence à observer
les comportements alimentaires en France et ailleurs pour un projet de street fooding. La bouffe, le sexe et l’argent c’est ce qui fait tourner le monde non ? Le sexe sera surement une autre étape.
J’ai vu sur ton blog que tu avais une expo en vue…peux-tu nous en dire un peu plus ?
Non pas vraiment. J’ai du mal à me positionner, car c’est encore assez vague. J’ai besoin d’abord, d’avoir des choses à raconter. C’est encore confus pour le moment. Je viens de refuser la troisième vente aux enchères consécutive de street art qui m’était proposée. Je ne comprends pas vraiment le but de tout ça. Des oeuvres qui n’ont jamais été accrochées auparavant sont vendues au kilo à une clientèle souvent attirée par la spéculation. Ça m’a l’air contre nature. Je suis fatigué de la place laissée à l’artiste dans tout ça.
Les expos collectives précédentes, parrainées par des marques, n’ont pas vraiment eu de retours satisfaisants. Les marques organisent un événement, se donnent bonne conscience en y intégrant les artistes, mais exploitent maladroitement le travail, et pour que cela ne leur coûte pas cher. Tu appelles ça soutenir la création artistique ? La rémunération des artistes, c’est quoi ? Une paire de shoes gratuite ? En plus, ça continue à faire leur promo, pour rien. Ce n’est pas ce genre de choses qui me donnent à manger, car je n’avale toujours pas de shoes au déjeuner. A la fin la promotion peut elle seule vite devenir un job à plein temps.
Visiter le portfolio de l’artiste Tabas (France)
(Article Focus Magazine N°40)













Commentaires récents